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Il y a des compilations qui ne se contentent pas de rassembler des morceaux : elles révèlent des mondes entiers. Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, née en 1972 sous l’égide d’Elektra Records, est de celles-là. Quand on pose le diamant sur le sillon de ce double album légendaire, on ne fait pas qu’écouter des morceaux rares ou oubliés : on déroule le fil d’une révolution musicale qui a germé dans l’ombre des studios américains, entre deux accords de guitare fuzz et des paroles criées entre désespoir et rébellion.
Imaginez : nous sommes au début des années 1970, et un jeune critique rock du nom de Lenny Kaye, futur guitariste de Patti Smith, se plonge dans les archives des labels indépendants pour exhumer des pépites méconnues. Son critère ? Des morceaux qui, entre 1965 et 1968, ont capturé l’essence brute d’une époque où la musique était encore une affaire de garage, de transistors et de rêves adolescents. Kaye ne se contente pas de compiler : il ressuscite. Et c’est là que réside la magie de Nuggets.
Prenez le pressage original, sorti en 1972 sur le label Elektra. Le disque, d’un poids respectable de 140 grammes, arbore une pochette sobre mais évocatrice : un fond noir, des lettres psychédéliques qui semblent flotter comme un trip sous acide, et cette promesse gravée dans le sillon : « 27 morceaux qui ont changé le rock ». À l’intérieur, chaque face est une plongée dans l’inconnu, avec des titres comme « Psychotic Reaction » des Count Five ou « Pushin’ Too Hard » des Seeds, enregistrés dans des studios modestes mais chargés d’une énergie électrique.
Le line-up, ou plutôt la galaxie de Nuggets, est un véritable who’s who des obscurs génies du rock garage. On y croise des groupes comme The Standells, enregistrés au Gold Star Studios de Los Angeles, où la réverb des amplis se mêle aux cris de « Dirty Water », ou encore The Electric Prunes, dont le morceau « I Had Too Much to Dream (Last Night) » a été capturé dans les RCA Studios de Hollywood, avec une production si innovante qu’elle semble défier le temps. Et n’oublions pas The Thirteenth Floor Elevators, dont le titre « You’re Gonna Miss Me » a été enregistré au Wanda Ballroom de Dallas, avec une intensité qui frise l’hystérie collective.
Mais parlons des matrices rares, ces trésors que les collectionneurs traquent comme des reliques. Le pressage original de Nuggets, sorti en édition limitée, est devenu un objet de culte. Les premiers tirages, réalisés sur des presses Terre Haute (Indiana), sont aujourd’hui recherchés pour leur sonorité chaude et leur dynamique intacte. Les matrices, gravées avec une précision presque artisanale, révèlent des détails sonores que les rééditions numériques peinent à restituer : le grain de la voix de Sky Saxon (The Seeds), la distorsion organique des guitares, ou encore le claquement sec des batteries, comme si chaque coup de caisse claire résonnait dans votre salon.
Et puis, il y a l’expérience physique. Sortir le disque de sa pochette cartonnée, sentir le poids du vinyle dans la main, observer les sillons qui brillent sous la lumière comme une promesse… Poser le diamant sur le premier morceau, c’est comme ouvrir une porte vers un autre temps. Le son qui s’échappe des enceintes n’est pas seulement une mélodie : c’est une expérience sensorielle. La basse de « 96 Tears » de ? and the Mysterians, enregistrée dans un petit studio du Michigan, y est plus ronde, plus présente. Les chœurs de « Lies » des Knickerbockers, captés aux Bell Sound Studios de New York, y sont plus cristallins, comme si les voix flottaient dans l’air.
Pour les amateurs de pressages rares, sachez que les premières éditions de Nuggets sont devenues des pièces de collection. Les exemplaires en parfait état, avec leur pochette d’origine non abîmée et leur étiquette Elektra intacte, peuvent atteindre des sommets chez les disquaires spécialisés. Les matrices originales, gravées par des ingénieurs du son comme Bruce Botnick (qui a travaillé avec The Doors), sont particulièrement prisées. Et si vous tombez sur un pressage mono, surtout, ne le lâchez pas : c’est là que réside l’âme brute de cette anthologie.
En 2023, Rhino Records a célébré les 50 ans de Nuggets avec une réédition luxueuse, incluant des titres inédits et un livret riche en anecdotes. Mais pour les puristes, rien ne vaut l’original. Car Nuggets, ce n’est pas qu’une compilation : c’est un manifeste, une déclaration d’amour à une époque où le rock était encore sauvage, imprévisible, et surtout, vivant. Alors, la prochaine fois que vous poserez le diamant sur ce disque, souvenez-vous : vous ne faites pas que lancer une playlist. Vous ressuscitez une époque.