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Il y a des disques qui ne se contentent pas d’être écoutés : ils se vivent. Innervisions, sorti le 3 août 1973 sous le label Tamla (une filiale de Motown), en est l’un des plus éclatants exemples. Mais au-delà de son génie musical, cet album cache une histoire secrète, celle d’un numéro de matrice devenu le Graal des collectionneurs. Un détail si infime qu’il en est devenu mythique. Posez le diamant sur ce 33 tours, et vous ne ferez pas que lancer un disque : vous ouvrirez une porte sur l’âge d’or de la soul expérimentale, où chaque sillon raconte une révolution.
Nous sommes en 1972, dans les studios Record Plant de Los Angeles et Media Sound de New York. Stevie Wonder, alors âgé de 23 ans, est déjà un vétéran de la musique, mais il n’a jamais été aussi libre. Libéré des contraintes contractuelles de Motown, il s’entoure de deux complices de choix : Malcolm Cecil et Robert Margouleff, les architectes du TONTO (The Original New Timbral Orchestra), un synthétiseur modulaire géant qui va donner à Innervisions sa couleur unique. Imaginez : un mur d’électronique analogique, capable de reproduire des sons que personne n’avait encore osé intégrer à de la soul. Stevie, lui, en joue comme d’un orchestre symphonique. Il est partout : au Fender Rhodes, à la batterie, à la Moog Bass, au piano, et même à l’harmonica. Sur six des neuf titres, il est littéralement l’homme-orchestre.
Prenez « Living for the City », ce chef-d’œuvre de près de sept minutes où Stevie incarne à lui seul une famille noire du Mississippi, un dealer, un juge, et une ville entière. La batterie, enregistrée en une seule prise, claque comme un coup de poing. La reverb sur les voix, ajoutée par l’ingénieur du son Gary Olazabal, donne l’impression d’un écho venu des ghettos. Et cette basse ? Une Moog Bass, bien sûr, qui gronde comme un orage lointain. Le mastering, réalisé aux studios RCA de Hollywood, a été confié à Rick Collins, un artisan dont le travail a permis à ce disque de traverser les décennies sans perdre une once de sa puissance. Les matrices originales, frappées du code T 326L, sont devenues des pièces de collection. Certaines, issues des premiers pressages, affichent un poids de 180 grammes, avec une pochette cartonnée mate, presque rugueuse au toucher, comme pour rappeler que ce disque n’a rien d’un objet aseptisé.
Mais voici le détail qui tue : parmi les pressages originaux, certains exemplaires portent un numéro de matrice spécifique, gravé dans le sillon mort (l’espace entre la fin du dernier morceau et l’étiquette). Les collectionneurs parlent d’un « T 326L-1A » ou « T 326L-1B », des variantes si rares qu’elles atteignent des sommes folles chez les disquaires spécialisés. Pourquoi ? Parce que ces matrices correspondent aux tout premiers pressages, ceux où le mixage analogique n’avait pas encore été retouché. La basse y est plus ronde, les cuivres plus présents, et cette fameuse reverb sur « Higher Ground » y est presque tangible. Comme si Stevie avait capturé l’électricité de l’air ce jour-là, dans le studio, et l’avait enfermée dans le vinyle.
Et puis, il y a l’accident. Trois jours après la sortie de l’album, Stevie Wonder est victime d’un terrible accident de voiture. Il sombre dans le coma pendant quatre jours. Quand il se réveille, Innervisions est déjà en train de devenir un classique. Ironie du sort : ce disque, né d’une liberté artistique totale, a failli coûter la vie à son créateur. Pourtant, c’est bien cette urgence, cette fragilité, qui donne à l’album sa dimension humaine. Le vinyle, lui, porte cette histoire dans son grain. Écoutez « All in Love Is Fair » sur une platine digne de ce nom : le souffle chaud du Fender Rhodes, les liner notes de la pochette qui semblent murmurer des secrets, la texture du disque qui résiste légèrement sous le diamant… C’est bien plus qu’un album. C’est une expérience physique.
Alors, si vous tombez un jour sur un pressage original de Innervisions, avec sa pochette légèrement jaunie par le temps et son numéro de matrice gravé dans le vinyle, ne le laissez pas filer. Vous ne tenez pas entre vos mains un simple disque, mais un fragment d’histoire, une relique d’une époque où la musique avait encore le pouvoir de changer le monde. Et si vous n’avez pas la chance de mettre la main sur l’un de ces pressages mythiques, consolez-vous : même en réédition, ce disque reste une bombe à retardement. Il suffit d’un sillon pour comprendre pourquoi.