Joanna Newsom – Ys : L’Épopée Orchestrale qui a Défié le Vinyle

Il y a des disques qui ne se contentent pas d’exister : ils s’imposent. Ys, le deuxième album de Joanna Newsom, en est un. Sorti en 2006 sous le label Drag City, ce n’est pas seulement un album, c’est une expérience sensorielle, une odyssée folk-progressive où chaque note semble avoir été ciselée pour défier les limites du vinyle. Et quand on pose le diamant sur ce pressage original, c’est tout un univers qui se déploie, avec une richesse orchestrale et une profondeur sonore qui rappellent que le 33 tours reste le seul médium capable de capturer l’âme d’une œuvre aussi ambitieuse.

Revenons en décembre 2005, aux The Village Recording Studios, à Los Angeles. Joanna Newsom, harpe en main, enregistre ses voix et son instrument avec une précision chirurgicale. L’ingénieur du son ? Steve Albini, celui-là même qui a sculpté le son brut de In Utero de Nirvana. Mais ici, pas de distorsion rageuse : on est dans la pureté cristalline, où chaque vibration de la harpe est capturée avec une fidélité presque sacrée. Quelques mois plus tard, en mai et juin 2006, l’orchestre entre en scène aux Entourage Studios. Et pas n’importe quel orchestre : sous la direction de Van Dyke Parks – le génie derrière les arrangements de Song Cycle ou Smile des Beach Boys –, les cordes, les cuivres et les percussions s’entrelacent pour donner naissance à une toile sonore d’une complexité inouïe.

Le line-up ? Une dream team de musiciens qui ont marqué l’histoire du rock et de la folk : Lee Sklar à la basse électrique, Grant Geissman à la guitare, Don Heffington aux percussions, ou encore Bill Callahan aux harmonies vocales. Sans oublier Emily Newsom, la sœur de Joanna, dont la voix se mêle à la sienne comme un écho lointain. Et c’est là que réside la magie de Ys : derrière des compositions qui semblent tout droit sorties d’un conte médiéval, il y a une architecture sonore d’une précision diabolique, où chaque instrument trouve sa place dans un équilibre précaire, presque miraculeux.

Mais parlons du vinyle, car Ys est avant tout une expérience physique. Le pressage original, en double LP, pèse son poids – littéralement. Avec ses 180 grammes, chaque disque offre une stabilité et une chaleur qui transcendent la simple écoute. La pochette, quant à elle, est une œuvre d’art à part entière : un cartonnage épais et gaufré, où les illustrations oniriques de Benjamin A. Vierling invitent à plonger dans un monde où la musique et la poésie ne font qu’un. Et quand le diamant se pose sur le sillon, c’est une cascade de détails qui s’offre à vous : le grain de la voix de Joanna, presque palpable, la réverbération naturelle des cordes, ou encore la dynamique des percussions, qui semblent résonner dans une cathédrale imaginaire.

Il y a une anecdote qui résume à elle seule l’audace de cet album. Lors de l’enregistrement des parties orchestrales, Van Dyke Parks a insisté pour que les musiciens jouent sans métronome. Pourquoi ? Parce que Ys n’est pas une œuvre rigide, figée dans le temps : c’est une respiration vivante, où chaque mesure respire, s’étire, comme si la musique elle-même était un organisme en mutation. Résultat ? Une tension palpable, une émotion brute, qui se perdrait immanquablement dans le carcan d’un format numérique compressé.

Et puis, il y a cette face B mythique : Only Skin, une pièce de 16 minutes et 53 secondes qui est bien plus qu’une chanson – c’est un voyage. Une épopée où la harpe de Joanna dialogue avec les cordes, où les harmonies vocales s’élèvent comme des prières, et où chaque note semble porter en elle le poids d’une histoire secrète. Écoutez attentivement : vous y entendrez l’influence méconnue de Ys sur toute une génération d’artistes indépendants, de Sufjan Stevens à Arca, qui ont puisé dans cette folie orchestrale pour repousser les limites de leur propre créativité.

Alors, si vous ne possédez pas encore Ys en vinyle, offrez-vous ce luxe. Pas pour le plaisir nostalgique d’un retour au « vintage », mais parce que c’est l’un des rares albums où le support devient indissociable de l’œuvre. Le poids du disque, la texture de la pochette, le grain du son : tout ici est conçu pour que l’écoute soit une cérémonie. Et quand le diamant se pose sur le dernier sillon de Cosmia, vous comprendrez pourquoi Ys n’est pas qu’un album. C’est une légende.

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