Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124

Ah, les années 2010. Une décennie paradoxale où le numérique régnait en maître incontesté, des flux audio compressés aux catalogues infinis accessibles en un clic. Pourtant, au milieu de cette dématérialisation effrénée, une contre-culture, ou plutôt une résurgence, prenait racine : celle du vinyle. Ce n’était plus l’apanage des diggers aguerris ou des puristes confinés à leurs sanctuaires sonores. Le vinyle devenait un objet de désir, une déclaration de principes, pour une nouvelle génération d’amateurs de musique, lassés de la froideur clinique des fichiers numériques. Les ventes, naguère anecdotiques, connaissaient une croissance exponentielle, flirtant avec les sommets d’antan, prouvant que l’expérience physique, le rituel de la platine, avait encore une place, et quelle place !
Dans ce contexte émergeant, les rééditions de classiques devenaient monnaie courante, les labels cherchant à capitaliser sur cette soif nouvelle de l’objet. C’est là qu’en 2013, un nom résonne avec une force particulière : Talking Heads. Le groupe new-yorkais, emblème de l’avant-garde post-punk et de la New Wave intelligente, n’avait jamais vraiment quitté les platines des esthètes, mais cette année-là, un album en particulier allait susciter un débat passionné parmi les collectionneurs : Speaking In Tongues, dans sa robe de vinyle 180 grammes.
Remontons le temps jusqu’en 1983. Après une tétralogie sidérante aux côtés du gourou Brian Eno, Talking Heads se retrouvait à un carrefour. Speaking In Tongues fut leur premier album entièrement auto-produit, une véritable déclaration d’indépendance artistique et sonore. Ce n’était pas un adieu aux textures complexes et aux rythmes globaux qu’Eno avait aidé à infuser, mais plutôt une internalisation, une distillation de ces influences par le quatuor lui-même.
L’enregistrement fut une odyssée à travers plusieurs studios, avec des prises de base aux Blank Tapes et des overdubs à Sigma Sound Studios à New York, avant le mixage final aux légendaires Compass Point Studios aux Bahamas. L’ingénieur du son principal, Butch Jones, fut le maestro derrière les faders, secondé par John pour les pistes de base. Cette collaboration, sans la présence tutélaire d’Eno, permit au groupe de sculpter un son à la fois familier et audacieusement nouveau.
Anecdote secrète n°1 : L’émancipation sonore. L’absence d’Eno n’était pas un vide, mais une opportunité. David Byrne, Tina Weymouth, Chris Frantz et Jerry Harrison, forts de leurs expériences précédentes, prirent les rênes de la production. Ils explorèrent plus profondément les rythmiques afro-funk et la polyrythmie, sans la direction parfois plus conceptuelle d’Eno. Le résultat ? Une énergie plus brute, plus directe, une célébration de la danse et de la transe qui allait caractériser l’album.
La régie de l’époque était un laboratoire de l’innovation. Sans se cantonner à des microphones ou des consoles spécifiques, l’accent était mis sur la capture de performances organiques et l’expérimentation des textures. Les claviers de Jerry Harrison tissaient des nappes synthétiques luxuriantes, tandis que la section rythmique de Chris Frantz et Tina Weymouth posait des fondations funk et new wave inébranlables. La voix de David Byrne, toujours au centre, naviguait entre la narration désincarnée et l’explosion lyrique, le tout dans un espace sonore d’une clarté remarquable, comme le notent certains, avec des voix « front and center ».
Speaking In Tongues est un voyage sonore, un album qui prend le corps et l’esprit. La Face A s’ouvre sur l’emblématique « Burning Down The House », un hymne radio instantané dont la ligne de basse propulsive et les cuivres synthétiques ne laissent personne indifférent. C’est une porte d’entrée explosive vers l’univers de l’album, démontrant d’emblée une énergie dynamique rarement égalée. Suivent des titres comme « Making Flippy Floppy », avec ses rythmes complexes et ses textures synthétiques ondulantes, et l’hypnotique « Girlfriend Is Better », avec son groove implacable et ses vocaux répétés, illustrant la capacité du groupe à construire des ambiances enivrantes à partir de boucles minimalistes.
La Face B, quant à elle, plonge plus profondément dans l’expérimentation tout en conservant une accessibilité étonnante. « Swamp » offre une atmosphère moite et presque tribale, tandis que « This Must Be The Place (Naive Melody) » se révèle être une ballade d’une tendresse inattendue, un moment de pure beauté mélodique qui contraste avec l’énergie parfois frénétique du reste de l’album. Les harmoniques riches des synthétiseurs et les arrangements épurés de ce titre en font un chef-d’œuvre intemporel. Les paroles de David Byrne, souvent abstraites et pleines de jeux de mots sur la communication et la perception, complètent une architecture sonore audacieuse.
Cet album est un manifeste de l’ingéniosité sonore des Talking Heads. Chaque instrument a sa place, chaque silence compte. La production, saluée par beaucoup pour son « excellent production and sense of space », crée un environnement où l’auditeur est invité à explorer les couches complexes du son. Le travail d’ingénierie a permis de donner une profondeur et une clarté à chaque élément, des percussions incisives aux nappes de synthés planantes.
C’est en 2013 que l’objet vinyle de Speaking In Tongues, dans sa version 180 grammes rééditée, a piqué la curiosité des collectionneurs. À l’apogée de la renaissance du vinyle, la qualité du pressage et du mastering était devenue un critère de jugement quasi religieux. Cette édition européenne, souvent identifiée comme une production Rhino, fut confiée à un nom respecté dans le milieu audiophile : Chris Bellman, souvent associé au fameux processus de Direct Metal Mastering (DMM) et au pressage chez RTI (Record Technology Inc.), gage de qualité.
Le grammage de 180 grammes n’était pas qu’un argument marketing ; il symbolisait pour beaucoup un engagement envers la durabilité et une réduction des vibrations indésirables pendant la lecture, offrant ainsi une plateforme plus stable pour la restitution sonore. L’artwork, originellement conçu par l’artiste pop légendaire Robert Rauschenberg et récompensé par un Grammy, fut fidèlement reproduit, souvent dans un somptueux gatefold qui permettait d’apprécier toute la complexité de son design en trois dimensions.
Anecdote secrète n°2 : Le Rauschenberg en trois dimensions. L’œuvre de Rauschenberg pour Speaking In Tongues est une expérience visuelle à part entière. Le pressage original était présenté dans une pochette transparente avec des disques interchangeables, permettant à l’auditeur de créer sa propre couverture. La réédition 2013, bien que ne pouvant répliquer cette interactivité avec des disques séparés, s’est efforcée de reproduire la richesse visuelle de l’original, notamment à travers un livret ou un insert détaillé, rendant hommage à cet aspect fondamental de l’œuvre globale du groupe. L’acte de déballer et d’explorer cette pochette faisait partie intégrante du plaisir du vinyle.
Cependant, le cœur du débat pour cette réédition de 2013 résidait dans le mastering de Bellman. Le processus DMM, réputé pour sa capacité à produire des disques avec une très faible bruit de surface et une grande précision dans les hautes fréquences, a donné à cette réédition une clarté et une propreté sonores exceptionnelles. Sur les forums spécialisés, de nombreux audiophiles ont loué la copie comme étant « très silencieuse, sans un craquement ni un pop sur l’album entier », une qualité très recherchée.
Anecdote secrète n°3 : Le Bellman Cut’s Double Edge. Le mastering de Chris Bellman pour l’édition 2013 visait une pureté sonore exemplaire, caractéristique du DMM. Or, ce qui était une prouesse technique pour certains, fut perçu par d’autres comme une légère perte du « grain » organique, de la chaleur et de la rondeur qui caractérisaient les premiers pressages Sire de 1983. Certains collectionneurs, habitués à une certaine dynamique et à une signature sonore plus « analogique » de l’original, ont trouvé la réédition un tantinet plus « clinique » ou « numérique » dans sa présentation, malgré sa propreté irréprochable. Ce débat subtil, où la quête de la perfection technique (silence de surface) se heurtait à l’attachement à une authenticité perçue (le caractère de l’enregistrement d’origine), illustrait parfaitement les tensions et les attentes du marché du vinyle renaissant.
L’expérience sur une platine de qualité révélait les détails les plus infimes, de la complexité des percussions de Frantz aux nuances de la voix de Byrne. La restitution stéréophonique était large et aérée, permettant à chaque instrument de respirer. Mais le choix de mastering de Bellman a polarisé : pour les uns, c’était la version ultime, débarrassée de toute impureté ; pour les autres, elle manquait d’un certain « vécu » que seul un pressage plus ancien, avec ses imperfections et sa patine, pouvait offrir. C’est dans cette nuance que résidait la spécificité de la réédition de 2013 et son impact sur la communauté des collectionneurs.
Quarante ans après sa sortie, et dix ans après sa réédition remarquée, Speaking In Tongues n’a rien perdu de sa pertinence. Pourquoi ce disque continue-t-il de tourner sur nos platines, défiant le temps et les modes éphémères ?
Le vinyle de Speaking In Tongues, qu’il soit un pressage Sire original, une réédition 180 grammes de 2013 ou une version plus récente, demeure un objet de culte. Il est le témoignage d’un groupe au sommet de sa forme créative, capable de se réinventer, et d’un art qui transcende les générations. Et dans le dialogue continu entre le passé analogique et le présent numérique, son histoire de mastering continue de nous rappeler que, dans le monde de la haute fidélité, chaque choix technique est une note ajoutée à la symphonie de l’écoute, une invitation à la discussion et à la découverte incessante des subtilités du son.
➕ Ajouter à ma Wishlist Vinylist
Créez votre bibliothèque virtuelle de vinyles