Unknown Pleasures de Joy Division : Le Graal des Collectionneurs, Entre Matrices Rares et Alchimie Sonore

Poser le diamant sur Unknown Pleasures, c’est comme ouvrir une porte dérobée vers l’Angleterre post-punk de 1979. Derrière la pochette mythique, signée Peter Saville – ce visuel en negative space qui a traversé les décennies comme un symbole universel de la mélancolie moderne –, se cache l’un des premiers pressages les plus convoités par les collectionneurs. Mais pourquoi ce disque, né dans l’ombre des usines désaffectées de Manchester, est-il devenu bien plus qu’un simple album ? Plongeons dans les matrices de pressage, ces empreintes secrètes qui font de chaque édition un objet de désir.

Nous sommes en avril 1979, dans les Strawberry Studios de Stockport, un lieu mythique où 10cc a autrefois posé ses valises. C’est ici que Martin Hannett, le producteur alchimiste, va transformer le chaos brut de Joy Division en une œuvre d’une précision chirurgicale. Le line-up est immuable : Ian Curtis à la voix et aux paroles, Bernard Sumner à la guitare et aux claviers, Peter Hook à la basse – dont les lignes mélodiques, jouées une octave plus haut, deviennent l’ADN du son Joy Division –, et Stephen Morris à la batterie. Hannett, lui, joue les sorciers : il isole la batterie dans une crypte en plâtre pour capturer un écho caverneux, utilise des retards numériques AMS 15-80, et saupoudre le tout d’effets aussi inattendus que le bruit d’une bouteille qui se brise ou celui d’un ascenseur en mouvement. Le résultat ? Un son « atmosphérique et spacieux », comme il le qualifiera lui-même, qui contraste violemment avec l’énergie brute des concerts du groupe.

Mais revenons aux matrices. Le pressage original, sorti le 15 juin 1979 sous le label Factory Records (référence FACT 10), est un objet d’une rareté presque sacrée. La pochette, en carton texturé, pèse son poids – littéralement. Les premières éditions, tirées à seulement 10 000 exemplaires, arborent une finition mate qui résiste au temps, tandis que les rééditions ultérieures, souvent plus lisses, perdent cette patine unique. À l’intérieur, le vinyle lui-même est une pièce de collection : les matrices originales, gravées avec une précision maniaque, révèlent un grain caractéristique, cette légère imperfection qui donne au son sa chaleur organique. Les pressages 180 grammes, apparus plus tard, tentent de reproduire cette magie, mais les puristes vous le diront : rien ne vaut l’original, avec ses liner notes minimalistes et son étiquette noire et blanche, sobre et élégante.

Et puis, il y a les détails qui tuent. Saviez-vous que le pressage canadien (Polygram 830.812-1), avec son code-barres et son logo sobre, est aujourd’hui l’un des plus recherchés ? Ou que la matrice espagnole (Nuevos Medios 33 133), avec ses mentions de copyright sur l’étiquette blanche, est devenue un graal pour les chasseurs de vinyles ? Ces variations, souvent ignorées à l’époque, font aujourd’hui flamber les enchères. Un pressage original en parfait état peut se négocier entre 500 et 1 500 euros, selon la rareté de la matrice et l’état de la pochette. Les collectionneurs scrutent les moindres détails : la présence d’un inner sleeve imprimé, la texture du carton, ou même les annotations manuscrites sur les étiquettes des premiers tirages. Car oui, chez Factory Records, on ne faisait pas les choses à moitié : chaque détail était pensé, jusqu’à l’absence totale de logo sur la pochette, une audace qui a marqué l’histoire du design graphique.

Mais au-delà de la spéculation, Unknown Pleasures reste avant tout une expérience sensorielle. Quand le diamant se pose sur le sillon d’Disorder, c’est une décharge électrique qui parcourt l’auditeur : la basse de Hook, profonde et mélancolique, la guitare de Sumner, glaciale et tranchante, et la voix de Curtis, à la fois fragile et hypnotique. Le vinyle, avec son warmth caractéristique, restitue cette tension comme aucun autre support. Écoutez She’s Lost Control : la réverbération sur la caisse claire de Morris, ce delay qui semble venir des tréfonds d’un couloir abandonné, tout est là, intact, comme figé dans le temps. Et c’est précisément cette alchimie entre la technique et l’émotion qui fait d’Unknown Pleasures bien plus qu’un disque : une relique.

Alors, si vous tombez un jour sur une édition originale, ne la laissez pas filer. Car posséder Unknown Pleasures, ce n’est pas seulement détenir un morceau d’histoire musicale : c’est détenir une partie de l’âme d’une époque où le rock, le punk et l’électronique se sont rencontrés pour donner naissance à quelque chose de radicalement nouveau. Et ça, aucun pressage numérique ne pourra jamais le reproduire.

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