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Kind of Blue de Miles Davis : anatomie d’un pressage Columbia qui ne ressemble à aucun autre

Claire Fontaine
la rédaction

Kind of Blue de Miles Davis : anatomie d’un pressage Columbia qui ne ressemble à aucun autre

Je me souviens encore de la première fois où j’ai tenu entre les mains un original Columbia six-eyes de Kind of Blue. C’était chez un disquaire de la rue de Rome, un mardi matin pluvieux. Le vendeur l’avait sorti d’une caisse sans cérémonie, comme si c’était un pressage quelconque. J’ai failli ne rien laisser paraître — j’ai failli.

Soixante-cinq ans après sa sortie, cet album reste l’un des objets les plus convoités du marché secondaire mondial. Mais entre les vrais originaux, les rééditions légitimes et les copies présentées comme authentiques, s’y retrouver demande une vraie méthode.

1959 : comment Columbia a pressé Kind of Blue — et pourquoi ça compte encore

L’album est enregistré en deux sessions, les 2 mars et 22 avril 1959, aux studios Columbia de New York. Columbia le presse dans la foulée sous la référence CL 1355 en mono et CS 8163 en stéréo. Les premiers pressages sortent en août 1959.

Ce qui distingue ces premières éditions, c’est d’abord le label : le célèbre design dit six-eyes, six petits yeux formés par les mentions légales autour du logo Columbia. Ce label est utilisé jusqu’en 1962 environ. Il est suivi du two-eyes, puis du 360 Sound — chaque génération de label correspondant à une période de pressage identifiable.

Les premiers pressages mono sont souvent considérés comme supérieurs sur le plan sonore par les puristes. La version stéréo originale, elle, souffre d’un défaut historique : une erreur de hauteur de ton sur « Flamenco Sketches » et « All Blues », corrigée seulement en 1962. Un original stéréo pré-correction est donc techniquement imparfait — ce qui n’empêche pas les collectionneurs de se l’arracher.

Reconnaître un vrai six-eyes de Kind of Blue : les trois détails qui ne mentent pas

Le premier réflexe est de regarder le label. Les six petits yeux doivent être présents, nets, symétriques. Mais attention : le label seul ne suffit pas. Des repress tardifs ont parfois reproduit ce design.

Le deuxième indice est la matrice gravée dans le runout. Sur un vrai original mono, on cherche les mentions XLP 36266 et XLP 36267, gravées à la main — pas imprimées. La présence de lettres ou chiffres supplémentaires indique généralement un pressage ultérieur. Sur la version stéréo, les matrices XSM 36268 et XSM 36269 font référence.

Troisième point : la pochette. Les premières éditions ont une pochette cartonnée épaisse, avec un texte de dos spécifique et une typographie caractéristique. Les bords ne sont pas laminés. Une pochette laminée brillante est presque toujours le signe d’une réédition des années 1970 ou ultérieure.

Kind of Blue sur le marché en 2024 : ce que les ventes Discogs racontent

Avec 4 086 exemplaires recensés dans les collections Discogs et 6 867 personnes qui cherchent activement l’album, la pression de la demande est structurellement forte. C’est l’un des ratios want/have les plus déséquilibrés du catalogue jazz.

Pour un original mono six-eyes en état VG+, les ventes récentes se situent entre 300 et 600 euros selon la qualité de la pochette et la lisibilité de la matrice. Un exemplaire Near Mint — rarissime à ce stade — peut dépasser 1 000 euros, parfois largement.

La version stéréo originale six-eyes se négocie un peu moins cher, entre 150 et 350 euros en VG+, en partie à cause de l’erreur de hauteur évoquée plus haut. Les pressages two-eyes des années 1962-1965 restent accessibles entre 60 et 120 euros et offrent une excellente qualité sonore pour l’auditeur non collectionneur.

La tendance sur 24 mois est à la hausse modérée : environ 10 à 15 % d’appréciation sur les exemplaires mono en bon état. La demande ne faiblit pas, portée par une nouvelle génération d’amateurs de jazz qui découvrent le vinyle.

Le piège du Kind of Blue présenté comme original — et qui ne l’est pas

C’est le disque le plus souvent surestimé sur les marchés aux puces et dans certaines ventes en ligne mal documentées. Plusieurs points d’attention s’imposent.

Les rééditions Columbia des années 1970 et 1980 reprennent parfois une esthétique proche de l’original, avec des labels de couleur similaire. Sans regarder la matrice, un acheteur non averti peut confondre. Ces pressages valent entre 15 et 40 euros — pas 400.

Il existe aussi des bootlegs asiatiques, reconnaissables à un vinyle plus léger (moins de 140 grammes), une gravure moins profonde et une pochette imprimée sur papier de moindre qualité. Le son est généralement médiocre et la valeur de revente nulle.

Méfiance également envers les vendeurs qui décrivent un « original 1959 » sans fournir de photo du runout. Sur un achat à distance, exiger systématiquement une photo nette de la matrice gravée est la règle de base.

Pas le budget pour un six-eyes ? Les rééditions de Kind of Blue qui tiennent vraiment la route

Plusieurs rééditions méritent l’attention sans vider le portefeuille. La réédition Mobile Fidelity Sound Lab (MFSL) de 1986, pressée à partir des bandes originales, est très estimée des audiophiles. Elle se trouve entre 80 et 180 euros selon l’état.

Plus récente, la réédition Analogue Productions en 45 tours double LP offre une dynamique remarquable et une transparence que peu de pressages modernes atteignent. Elle tourne autour de 60 à 80 euros neuve et constitue probablement le meilleur compromis qualité/prix pour l’écoute.

Columbia a également sorti plusieurs éditions « Legacy » qui restent correctes pour une première approche, sans prétendre rivaliser avec l’original. Elles se trouvent facilement entre 25 et 45 euros.

Pour explorer les différentes éditions disponibles à la vente — originaux, rééditions, promos — et comparer les prix en temps réel, le catalogue Miles Davis sur CD & LP est un bon point de départ : les vendeurs y détaillent souvent l’état et le pressage avec plus de rigueur que sur d’autres plateformes.

Kind of Blue est l’un de ces rares albums où chaque génération de pressage raconte quelque chose de différent — sur l’histoire du label, sur les pratiques d’enregistrement, sur l’évolution du marché du vinyle. Collectionneur ou audiophile, il y a ici matière à chercher longtemps, et à trouver exactement ce qu’on mérite.

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