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Modal Soul de Nujabes : ce que le vinyle a sauvé de l’oubli

Claire Fontaine
la rédaction

Modal Soul de Nujabes : ce que le vinyle a sauvé de l’oubli

Il y a des disques qu’on découvre par hasard, et d’autres qu’on finit par trouver inévitables. Modal Soul appartient à la deuxième catégorie. Je me souviens avoir mis la main sur un exemplaire du pressage japonais original chez un disquaire de la rue Keller — la pochette était légèrement cornée, le vinyle impeccable. Première face, première note : j’ai compris que quelque chose d’important s’était passé à Tokyo en 2005, et que ce quelque chose méritait qu’on s’y attarde sérieusement.

Ce que Nujabes traversait à la veille de Modal Soul

Seba Jun — c’est son vrai nom — n’était pas un inconnu quand Modal Soul paraît en février 2005. Son premier album, Metaphorical Music (2003), avait déjà posé les bases d’un langage personnel : jazz samplé avec une précision quasi chirurgicale, basses profondes, mélodies qui flottent sans jamais peser. Mais c’était encore un disque en construction, une promesse.

Entre les deux albums, Nujabes travaille sur la bande originale de Samurai Champloo, l’anime de Shinichiro Watanabe. Cette commande change tout. Elle l’oblige à penser la musique dans la durée, à construire des atmosphères plutôt que des instants. Elle lui donne aussi une visibilité internationale que Metaphorical Music n’avait pas eu. Quand il entre en studio pour Modal Soul, il sait exactement ce qu’il veut faire.

Le studio de Shibuya : là où le jazz et le hip-hop ont cessé de se regarder en chiens de faïence

Nujabes travaille principalement depuis son propre espace à Tokyo, dans le quartier de Shibuya — à quelques centaines de mètres de son magasin de disques, Guinness Records, qu’il tient depuis les années 90. Ce détail n’est pas anodin. Nujabes est avant tout un collectionneur, un homme qui connaît ses samples à la source, qui a tenu entre ses mains les pressages originaux des disques qu’il découpe.

Cette culture du vinyle s’entend dans le résultat. Les samples de Modal Soul ne sonnent pas comme des extraits numérisés. Ils gardent une chaleur, un grain, une respiration. On reconnaît des emprunts à Ahmad Jamal, à Yusef Lateef, à des enregistrements de jazz modal des années 60 — d’où le titre de l’album. Mais Nujabes ne pille pas : il dialogue. Chaque sample est traité, réharmonisé, replacé dans un contexte qui lui donne une nouvelle vie.

Les collaborations vocales sur l’album — Shing02, Cise Starr, Substantial — sont enregistrées à distance pour la plupart, par échanges de fichiers. C’est une méthode de travail déjà courante à l’époque dans le hip-hop underground américain, mais Nujabes l’adapte à sa façon : il laisse les MCs travailler librement sur ses instrumentaux, sans leur imposer de direction thématique précise. Le résultat est une cohérence paradoxale — des voix très différentes qui sonnent toutes comme si elles avaient été faites pour ces beats.

Feather : trois minutes qui contiennent tout ce que Modal Soul veut dire

« Feather », avec Cise Starr et Akin, est probablement le morceau qu’on relance en premier. Et pour cause : il concentre tout ce qui fait la singularité de l’album. La boucle de piano — samplée depuis un obscur enregistrement de jazz japonais des années 70 — tourne sur elle-même sans jamais lasser. Les lyrics de Cise Starr parlent de légèreté, de passage, de ce qu’on laisse derrière soi. Et la production de Nujabes enveloppe tout ça d’une brume douce qui n’est ni triste ni joyeuse : juste suspendue.

C’est ce sentiment de suspension qui définit Modal Soul mieux que n’importe quelle étiquette de genre. « Jazz rap », « lo-fi », « chillhop » — aucun de ces termes n’existait vraiment en 2005, et aucun ne suffit aujourd’hui. Le disque a quelque chose de plus ancien et de plus intemporel que ces catégories.

L’accueil de 2005 et le silence qui a précédé le culte

À sa sortie, Modal Soul passe largement sous les radars de la presse musicale occidentale. Les magazines spécialisés jazz ne savent pas quoi en faire. La presse hip-hop américaine le traite comme une curiosité exotique. C’est le public — underground, connecté, passionné — qui fait le travail à la place des critiques.

Le disque circule sur les forums, les blogs de la mid-2000s, les mixtapes. Il trouve son audience de façon organique, lentement, avec une constance qui dit quelque chose sur sa qualité. Nujabes décède en mars 2010, à 36 ans, dans un accident de voiture à Tokyo. Cette disparition brutale transforme rétrospectivement Modal Soul en testament. L’album prend alors une dimension supplémentaire, plus lourde, plus grave — sans que la musique elle-même ait changé d’une note.

Quel pressage de Modal Soul choisir aujourd’hui

C’est là que les choses deviennent sérieuses pour les collectionneurs. Le pressage original japonais de 2005 sur Hydeout Productions est la référence absolue. Deux disques, gatefold, mastérisé pour le vinyle avec un soin particulier. Sur le marché secondaire, un exemplaire en très bon état se négocie entre 120 et 200 euros selon l’état de la pochette. Les copies en état Near Mint dépassent parfois les 250 euros.

Il existe une réédition européenne — distribuée via BBE Music — qui date de 2020 et qui a le mérite d’exister. Le pressage est correct, la dynamique préservée, mais le grain du vinyle japonais original n’est pas tout à fait là. Pour une première approche, elle fait parfaitement le travail. Pour un auditeur exigeant qui veut entendre « Feather » comme Nujabes l’a envisagé, c’est le pressage Hydeout qu’il faut chercher.

Les étiquettes à vérifier sur le pressage original : « Hydeout Productions » en bas de la face A, matrice gravée à la main au centre du vinyle, et la mention « Made in Japan » au dos de la pochette. Ces trois éléments garantissent l’authenticité. Méfiez-vous des copies sans matrice lisible — elles circulent, et certaines vendeurs peu scrupuleux les font passer pour des originaux.

Vingt ans après sa sortie, Modal Soul reste l’un des albums les plus recherchés dans les bacs jazz-hip-hop du marché secondaire. Si vous voulez partir à la chasse au bon pressage, CDandLP recense régulièrement des exemplaires en vente, avec des photos des étiquettes et des cotes actualisées — un bon point de départ avant de sortir le chéquier.

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