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Berry Gordy et Motown Records : l’histoire d’un pari qui a tenu soixante ans

Claire Fontaine
la rédaction

Berry Gordy et Motown Records : l’histoire d’un pari qui a tenu soixante ans

Je me souviens de la première fois où j’ai posé le saphir sur un original Tamla Motown britannique. Avant même que la musique commence, la pochette avait quelque chose — cette façon d’imprimer les crédits serrés, ce logo globe sur fond crème. Puis les premières mesures ont démarré, et j’ai compris pourquoi des collectionneurs traversent des continents pour ces galettes. Motown, ce n’est pas simplement un label de soul. C’est une architecture sonore construite brique par brique dans une maison de Detroit, entre 1959 et l’éternité.

Detroit, 1959 : comment Berry Gordy a bâti une usine à rêves avec 800 dollars

Berry Gordy Jr. n’est pas musicologue. Il a travaillé sur une chaîne de montage Ford à Detroit, et c’est précisément là qu’il a eu l’idée qui allait tout changer. Pourquoi ne pas appliquer la logique de la production industrielle à la musique ? Composer, arranger, enregistrer, promouvoir, distribuer — tout en interne, tout sous contrôle.

En janvier 1959, il emprunte 800 dollars à sa famille et achète une maison au 2648 West Grand Boulevard. Sur la façade, il accroche un panneau : « Hitsville U.S.A. » Le label s’appelle d’abord Tamla, puis Motown — contraction de « Motor Town », surnom de Detroit. Le premier single, Come to Me de Marv Johnson, sort en janvier 1959. La machine est lancée.

Ce qui rend cette histoire fascinante, c’est la clarté de la vision. Gordy ne voulait pas seulement vendre des disques aux communautés noires. Il voulait que ses artistes passent à la radio blanche, dans les salles blanches, dans les foyers blancs. Ce positionnement « crossover » avant le mot, c’est lui qui l’a inventé.

Le son Motown : pourquoi un disque du label s’identifie en trois secondes

Il y a une signature Motown que n’importe quelle oreille un peu formée reconnaît immédiatement. Ce n’est pas de la magie — c’est du travail d’ingénierie sonore répété sur des centaines de sessions.

Le studio A de Hitsville U.S.A. était une pièce minuscule, à peine plus grande qu’un salon bourgeois. Les murs étaient recouverts de matériaux d’insonorisation bricolés — des cartons d’œufs, des couvertures militaires. Cette acoustique étouffée donnait aux enregistrements cette chaleur mate, ce grain particulier qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

La section rythmique maison, surnommée « The Funk Brothers », est au cœur de tout. James Jamerson à la basse — lignes mélodiques d’une complexité stupéfiante jouées sur une Fender Precision à une seule corde. Benny Benjamin et Uriel Jones aux batteries — un jeu syncopé, précis, qui donne envie de bouger avant même que le chant entre. Auxquels s’ajoutent les cordes arrangées par Paul Riser ou David Van De Pitte, et les cuivres de la section de Detroit.

Les productions de Holland-Dozier-Holland — Brian Holland, Lamont Dozier, Eddie Holland — ont défini l’esthétique Motown de 1963 à 1967. Leur méthode : une intro accrocheuse dans les huit premières secondes, un refrain avant la première minute, une montée harmonique dans le pont. Simple sur le papier. Imparable à l’écoute.

Marvin Gaye, Stevie Wonder, les Supremes : le catalogue Motown qu’il faut connaître

Le catalogue Motown est vertigineux. Voici les disques qui, selon moi, en résument l’essentiel — et que tout collectionneur sérieux devrait avoir en original.

The Supremes — Where Did Our Love Go (1964) : le premier numéro un pop des Supremes. En original Motown M-621, le pressage américain a une qualité de galette exceptionnelle. La voix de Diana Ross flotte sur une production HD-H d’une légèreté trompeuse.

Marvin Gaye — What’s Going On (1971) : Gordy ne voulait pas sortir cet album. Il le trouvait trop politique, trop expérimental. Gaye a imposé sa vision. Le résultat est l’un des albums les plus cohérents de toute la soul américaine — un seul flux narratif sur deux faces. En original Motown MS-791, il se négocie aujourd’hui entre 80 et 200 euros selon l’état.

Stevie Wonder — Innervisions (1973) : Wonder avait renégocié son contrat à 21 ans pour obtenir un contrôle créatif total. Innervisions est le troisième volet de sa « période classique ». Un original Tamla T6-326S1 en VG++ dépasse facilement les 60 euros sur Discogs.

The Jackson 5 — ABC (1970) : l’énergie brute de Michael Jackson à onze ans sur un album qui ne contient que des tubes. En original Motown MS-709, les pressages américains de première presse sonnent avec une vivacité que les rééditions n’ont jamais réussi à capturer.

Smokey Robinson & The Miracles — Going to a Go-Go (1965) : souvent éclipsé par les albums plus tardifs, ce disque concentre tout ce que Holland-Dozier-Holland savaient faire. Un original Tamla T-267 est rare et recherché.

Les pressages Motown que les collectionneurs s’arrachent : indices et cotes

Identifier un original Motown américain demande un peu d’entraînement, mais quelques repères fiables existent.

Les premiers pressages Tamla (1959–1962) portent le logo « globe » en noir et blanc sur fond crème. À partir de 1963, le logo devient le globe stylisé sur fond jaune, puis orange selon les sous-labels. Les matrices gravées à la main dans le dead wax — souvent avec les initiales « WS » pour William Szymczyk ou « JAB » pour d’autres techniciens — permettent de dater un pressage avec précision.

Les pressages britanniques Tamla Motown (distribués par EMI/Stateside à partir de 1965) sont particulièrement cotés en Europe. Leur qualité de pressage vinyl est souvent supérieure aux américains de la même période — EMI Pressing à Hayes utilisait un vinyle plus épais et des matrices différentes. Un original UK de What’s Going On en STML 11190 peut atteindre 150 euros en excellent état.

Pour les 45 tours, les originaux Gordy, Soul et Tamla des années 1963–1967 sont les plus recherchés. Un 45 tours original de Stop! In the Name of Love des Supremes en Motown 1074 dépasse régulièrement les 40 euros sur le marché secondaire. Les copies promotionnelles — étiquette blanche avec « NOT FOR SALE » — peuvent tripler cette valeur.

Motown après Detroit : le déménagement à Los Angeles et ce qu’il a coûté

En 1972, Berry Gordy transfère le siège de Motown à Los Angeles. La décision est logique d’un point de vue business — Hollywood, la télévision, le cinéma. Mais elle a un coût artistique considérable.

The Funk Brothers, qui avaient joué sur pratiquement tous les hits du label depuis 1959, ne font pas le voyage. Ils ne seront jamais vraiment remerciés ni reconnus de leur vivant — il faudra attendre le documentaire Standing in the Shadows of Motown en 2002 pour que le grand public découvre leur contribution. Une injustice historique que les collectionneurs de vinyle mesurent chaque fois qu’ils posent une galette de l’ère Detroit.

Les années 1970 et 1980 produisent encore de grands disques — Lionel Richie, Rick James, DeBarge — mais la cohérence sonore de la période classique ne reviendra jamais. Motown est rachetée par MCA en 1988, puis passe entre plusieurs mains avant d’intégrer le giron Universal Music Group.

Aujourd’hui, le catalogue est régulièrement réédité en vinyle 180 grammes via Universal. Ces rééditions sont honnêtes — certaines, comme la série Motown Classics, utilisent des masters analogiques. Mais elles ne remplaceront jamais la chaleur d’un original pressé à Detroit ou à Hayes dans les années soixante.

Si vous voulez commencer ou compléter votre collection Motown, l’édition vinyle de What’s Going On de Marvin Gaye disponible ici est un point d’entrée qui dit tout ce qu’il y a à savoir sur ce que ce label a accompli de mieux.

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