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Shoegaze : le courant qui n’a jamais vraiment disparu

Thomas Wagner
la rédaction

La première fois que j’ai entendu Loveless de My Bloody Valentine, j’avais seize ans et je pensais que ma platine était en train de rendre l’âme. Ce mur de guitares déformées, cette voix enfouie sous dix couches de reverb, ce sentiment étrange d’être à la fois submergé et parfaitement en paix — je ne savais pas encore que ce disque allait définir une décennie entière. Ni qu’il me suivrait dans tous les bacs de marché aux puces pendant les trente années suivantes.

Le shoegaze, c’est ça. Un truc qui s’insinue et qui ne repart plus.

Angleterre, fin des années 80 : la situation qui a rendu le shoegaze inévitable

Pour comprendre pourquoi le shoegaze a émergé là, à ce moment précis, il faut se souvenir de ce que traversait la Grande-Bretagne à la fin des années 1980. Le thatchérisme avait laissé des cicatrices profondes. La scène post-punk commençait à s’essouffler. L’indie britannique tournait en rond entre jangle pop et baggy. Et le punk hardcore américain semblait venir d’une autre planète.

Dans ce vide, une poignée de groupes londoniens et dublinois ont commencé à bricoler quelque chose de différent. Pas de la rage. Pas de la danse. Quelque chose de plus ambigu, de plus intérieur. Une musique qui regardait ses chaussures — d’où le nom, inventé par la presse musicale britannique pour se moquer de ces musiciens qui restaient statiques sur scène, les yeux baissés sur leurs pédales d’effets.

L’insulte est devenue un badge d’honneur. C’est souvent comme ça que naissent les meilleurs mouvements.

My Bloody Valentine, Slowdive, Ride : trois façons d’entendre la même obsession

Il serait trop simple de réduire le shoegaze à My Bloody Valentine. Kevin Shields et Bilinda Butcher ont certes posé les fondations avec Isn’t Anything en 1988 — un disque brut, nerveux, qui cherche encore son équilibre — avant de tout faire exploser avec Loveless en 1991. Mais le mouvement était bien plus large.

Slowdive apportait une dimension presque ambient. Souvlaki (1994) est un disque de chambre shoegaze, presque fragile, où les guitares ressemblent davantage à des nappes de synthé qu’à des instruments à cordes. Neil Halstead et Rachel Goswell chantaient comme s’ils avaient peur d’être entendus. C’était exactement ce qu’il fallait.

Ride, de leur côté, injectaient une énergie plus directe, presque pop. Nowhere (1990) reste l’un des albums les plus accessibles du mouvement — des mélodies qu’on peut fredonner sous le mur de bruit, ce qui n’est pas si courant dans ce registre. Et puis il y avait Lush, Chapterhouse, Pale Saints, Swervedriver — autant de variations sur un même thème, chacune avec sa propre couleur.

Ce qui est remarquable, c’est que tous ces groupes coexistaient sans vraiment se copier. Le shoegaze était moins un style qu’une attitude partagée.

Pourquoi le shoegaze sonne comme rien d’autre — et comment il le fait

Techniquement, le shoegaze repose sur quelques obsessions récurrentes. La première : la saturation. Pas la distorsion brute du metal ou du punk, mais quelque chose de plus diffus, de plus enveloppant. On parle de guitares traitées avec des pédales de chorus, de flanger, de trémolo — parfois dix pédales enchaînées pour obtenir une seule texture.

La deuxième obsession : la voix comme instrument parmi d’autres. Dans le shoegaze, personne ne chante pour être au centre. Les voix sont mixées dans le même espace que les guitares, souvent noyées dans la reverb. C’est l’opposé absolu du rock où le chanteur est roi.

La troisième : le volume. Les concerts shoegaze étaient légendairement forts. My Bloody Valentine a failli ruiner des salles entières avec leurs niveaux sonores. Ce n’était pas de la provocation — c’était une nécessité physique. Le son devait littéralement vous traverser pour faire son effet.

Sur vinyle, tout ça prend une dimension supplémentaire. Le médium analogique capture cette chaleur, ces micro-distorsions, ces basses qui font vibrer le caisson d’une façon que le numérique aplatit. Écouter Loveless sur un bon pressage vinyle, c’est une expérience physique. Pas juste auditive.

Les pressages shoegaze qui valent le détour dans les bacs

Côté vinyle, le shoegaze est un terrain de chasse particulièrement intéressant — et parfois douloureux pour le portefeuille. Les pressages originaux Creation Records, notamment les premières éditions de Loveless et Nowhere, atteignent des prix sérieux sur Discogs. Un premier pressage UK de Loveless en bon état peut facilement dépasser les 150 euros. Les amateurs savent pourquoi.

Mais il y a de bonnes nouvelles. Beaucoup de ces albums ont bénéficié de rééditions soignées ces dix dernières années. 4AD a remis Souvlaki de Slowdive en circulation dans une version qui sonne remarquablement bien. Creation Records a réédité une grande partie du catalogue Ride. Et My Bloody Valentine contrôle ses masters avec une jalousie qui garantit une certaine qualité dans les nouvelles éditions.

Pour ceux qui fouillent les marchés aux puces — mon sport favori le samedi matin — les 45 tours shoegaze de l’époque sont souvent plus accessibles que les albums. Un maxi Creation Records de Ride ou de Chapterhouse pour quelques euros, c’est encore possible si on sait chercher.

Cinq vinyles pour entrer dans le shoegaze sans se perdre

Ride — Nowhere (1990) : le point d’entrée idéal. Mélodies solides, mur de son gérable, production lumineuse. On comprend immédiatement de quoi il s’agit.

Slowdive — Souvlaki (1994) : pour ceux qui veulent aller vers quelque chose de plus atmosphérique. Un disque de nuit, à écouter tard.

My Bloody Valentine — Loveless (1991) : l’album de référence absolue. Difficile d’accès au premier écoute, mais une fois dedans, on n’en ressort pas.

Lush — Spooky (1992) : produit par Robin Guthrie de Cocteau Twins, ce disque est plus pop que la moyenne du genre. Une excellente porte d’entrée pour les réfractaires au bruit.

Swervedriver — Mezcal Head (1993) : le shoegaze qui frôle le stoner rock. Plus rugueux, plus américain dans l’esprit — un disque qui prouve que le genre n’était pas monolithique.

Shoegaze en 2025 : ce qu’il reste dans les disques d’aujourd’hui

Le shoegaze n’a jamais vraiment disparu. Il s’est juste mis en veille pendant quelques années, le temps que la génération suivante le redécouvre. Aujourd’hui, des groupes comme Slowdive eux-mêmes — reformés depuis 2014 — continuent de sortir des disques qui tiennent la route. Leur album éponyme de 2017 était une belle surprise.

Mais l’influence se lit surtout en creux, dans des productions qui n’assument pas forcément l’étiquette. Bon Iver qui noie ses voix dans la reverb. Groupes comme Diiv ou Beach House qui jouent avec les mêmes textures. Soccer Mommy qui cite My Bloody Valentine comme référence directe. Le shoegaze a contaminé l’indie pop, le dream pop, certaines zones du post-rock — sans qu’on s’en rende toujours compte.

C’est la marque des mouvements qui comptent vraiment : ils disparaissent de la surface et réapparaissent ailleurs, transformés, dans des contextes qu’on n’aurait pas prévus.

 

· fin ·

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