Head Hunters de Herbie Hancock : comment un album a fracturé le jazz en deux époques
Je me souviens de la première fois où j’ai posé l’aiguille sur mon exemplaire de Head Hunters. C’était un original Columbia KC 32731, pressing américain de 1973, acheté pour une bouchée de pain dans une brocante lyonnaise. Les quatre premières secondes de « Chameleon » — cette basse synthétique qui gronde avant que tout le reste s’emballe — m’ont clouée sur place. Pas parce que c’était du jazz. Justement parce que ça ne l’était plus tout à fait.
Ce que Herbie Hancock traversait à la veille de Head Hunters
En 1973, Herbie Hancock sort d’une décennie intense. Pianiste prodige chez Blue Note dès 1962, compositeur de « Watermelon Man » et « Maiden Voyage », sideman de Miles Davis sur les grandes années acoustiques — il a tout fait, ou presque. Mais le jazz se cherche. Miles a ouvert la boîte de Pandore avec Bitches Brew en 1970, et personne ne sait vraiment quoi en faire.
Hancock dissout son sextet de jazz-rock en 1973. Trop cher, trop compliqué, pas assez de public. Il est épuisé financièrement. Ce qu’il veut, c’est jouer de la musique qui lui fait plaisir, qui le fait danser. Il veut du funk. Pas du jazz-funk poli pour salles de concert — du vrai funk, celui de Sly Stone et James Brown, celui qui ne demande pas la permission.
Wah Wah Watson, Harvey Mason et la semaine qui a tout changé au Wally Heider Studios
L’enregistrement de Head Hunters se déroule en septembre 1973 aux Wally Heider Studios de San Francisco. Hancock constitue un nouveau groupe resserré : Bennie Maupin aux saxophones et clarinette basse, Paul Jackson à la basse électrique, Harvey Mason à la batterie, et Bill Summers aux percussions. Le guitariste Wah Wah Watson apparaît sur certaines sessions.
Ce qui frappe dans les témoignages de l’époque, c’est la vitesse. L’album est enregistré en quelques jours à peine. Hancock joue sur un Hohner D6 Clavinet et plusieurs synthétiseurs ARP — l’ARP Odyssey, l’ARP Soloist. Le son de basse synthétique de « Chameleon » est obtenu en traitant le Clavinet à travers un Octave Divider et un wah-wah. Une trouvaille accidentelle, comme souvent les meilleures.
Harvey Mason raconte que les musiciens avaient pour consigne de jouer en boucle, de creuser les grooves jusqu’à l’os. Pas de solos interminables, pas de démonstration technique. Chaque note au service du collectif. C’est une discipline presque opposée au jazz free qui dominait les avant-gardes du moment.
« Chameleon » : sept minutes qui contiennent toute la rupture
« Chameleon » ouvre l’album sur quinze mesures de basse hypnotique avant que la batterie d’Harvey Mason ne s’installe. Sept minutes et quarante-deux secondes dans la version originale. Le thème est simple, presque enfantin — et c’est exactement le piège. Dessous, Hancock construit des nappes harmoniques qui n’appartiennent ni au jazz, ni au funk pur, ni au R&B classique.
Ce morceau est devenu l’un des plus samplés de l’histoire. De De La Soul à Kendrick Lamar, de Massive Attack à Jay-Z, le groove de « Chameleon » a nourri trois générations de producteurs. Mais sur vinyle, surtout sur un bon pressage, on entend ce que les samples ne restituent jamais : la respiration du groupe, les micro-variations de Mason sur la caisse claire, le souffle de Maupin dans les graves.
1973 : la critique jazz passe à côté, le public ne rate rien
La sortie de Head Hunters en novembre 1973 provoque une fracture nette. Une partie de la presse jazz crie à la trahison. Hancock abandonne le jazz pour le commerce, dit-on. Le mot « crossover » est prononcé avec mépris. Certains puristes ne lui pardonneront pas pendant des années.
Mais le public, lui, répond immédiatement. Head Hunters devient le premier album de jazz à atteindre le disque de platine aux États-Unis. Il se vend à plus d’un million d’exemplaires. Columbia, qui avait quelques doutes en signant le projet, se retrouve avec un carton inattendu entre les mains.
Avec le recul, la critique a largement révisé son jugement. Head Hunters figure aujourd’hui dans pratiquement tous les classements d’albums essentiels du XXe siècle, jazz ou non. Ce que la presse de 1973 lisait comme une concession commerciale était en réalité une synthèse audacieuse — un album qui prenait le meilleur du jazz électrique de Miles, l’énergie du funk de Sly Stone, et la précision rythmique de la musique africaine.
Quel pressage de Head Hunters choisir aujourd’hui
Pour les collectionneurs, la hiérarchie est assez claire. Le pressage original américain Columbia KC 32731 de 1973 reste la référence absolue. On le reconnaît à son étiquette orange Columbia, à la mention « Stereo » en bas à gauche, et au mastering signé par les ingénieurs d’origine. Sur une bonne platine, les graves de « Chameleon » ont une présence physique que les rééditions peinent à égaler. Comptez entre 25 et 60 euros selon l’état, parfois plus pour un exemplaire Near Mint.
Le pressing japonais CBS/Sony de 1974 est également très coté. Les Japonais de cette époque maîtrisaient le vinyle avec une rigueur particulière : surface silencieuse, dynamique préservée, galette souvent plus lourde. C’est une excellente alternative si l’original américain est trop marqué.
Côté rééditions modernes, le pressage Mobile Fidelity Sound Lab (MFSL) sorti en 2014 mérite l’attention. Le mastering demi-vitesse restitue fidèlement les textures synthétiques et la chaleur des percussions de Bill Summers. Il se trouve régulièrement entre 40 et 80 euros sur le marché secondaire.
À éviter : les pressages Columbia des années 1980, souvent découpés trop fort et compressés. Ils circulent en quantité mais rendent peu service à la musique.
Une dernière chose à vérifier sur n’importe quel exemplaire : l’état de la face A est souvent plus usé que la face B, « Chameleon » ayant été passé en boucle par des générations d’auditeurs. Examinez toujours la face A à la loupe avant d’acheter.
Si vous cherchez un exemplaire — original, pressing japonais ou réédition MFSL — le catalogue de CD & LP référence régulièrement des copies de Head Hunters dans tous les états et à tous les prix : c’est un bon point de départ pour comparer avant de se décider.



