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Smashing Pumpkins : ce que « Today » voulait vraiment dire, et pourquoi personne ne l’a entendu en 1993

Marc Delacroix
la rédaction

Smashing Pumpkins : ce que « Today » voulait vraiment dire, et pourquoi personne ne l’a entendu en 1993

Il y a quelque chose d’ironique à ce que la chanson la plus lumineuse de Billy Corgan soit aussi la plus mal comprise. Quand « Today » sort en juillet 1993 en single extrait de Siamese Dream, la plupart des auditeurs l’entendent comme un hymne à la joie de vivre — ce riff de guitare radieux, ce refrain qui monte, cette énergie presque solaire. Les radios américaines s’en emparent immédiatement. MTV passe le clip en boucle, celui avec le camion de glaces et les couleurs saturées. Tout le monde sourit. Personne ou presque ne lit les paroles.

Corgan l’a dit des années plus tard, sans ambages : « Today » parle d’un jour où il avait décidé de mettre fin à ses jours. « Today is the greatest day I’ve ever known » — la phrase prend une tout autre dimension quand on comprend qu’elle est prononcée par quelqu’un qui pense que c’est son dernier jour. Pas un hymne. Un adieu habillé en fête.

« Today » et Siamese Dream : le disque enregistré au bord du gouffre

Siamese Dream sort en juillet 1993 et devient rapidement un repère de la décennie. Mais les conditions de son enregistrement sont à l’opposé de son son. Corgan souffre d’une dépression sévère, James Iha et D’arcy Wretzky traversent une rupture douloureuse, Jimmy Chamberlin lutte contre une addiction. Le groupe enregistre aux Triclops Sound Studios d’Atlanta avec Butch Vig, et Corgan joue lui-même la quasi-totalité des parties de basse et de guitare, incapable de faire confiance à qui que ce soit.

Ce contexte change l’écoute du disque entier. Les couches de guitares empilées, les dynamiques qui basculent sans prévenir du murmure à la saturation — tout ça n’est pas une esthétique calculée. C’est quelqu’un qui essaie de remplir un vide. Et « Today », dans ce cadre, est peut-être la piste la plus honnête du lot : une chanson qui sonne comme une délivrance parce qu’elle l’est vraiment, à sa façon.

Ce que le clip a fait à la chanson — et ce qu’il a caché

Le clip réalisé par Mark Romanek est un chef-d’œuvre de misdirection. Un camion de glaces, des couleurs pop années 50, Corgan en chemise hawaïenne, des gamins qui courent. Tout est conçu pour que vous n’entendiez pas ce que vous entendez. Et ça a fonctionné à une échelle remarquable.

C’est là que la question du format vinyle devient pertinente. Écouter « Today » dans un flux Spotify entre deux titres d’une playlist « feel good » ne vous force à rien. Mais poser Siamese Dream sur une platine, retourner la pochette, lire ce que vous pouvez lire — c’est une autre expérience. Le vinyle impose une attention que le streaming décourage. Il y a quelque chose dans le fait de devoir se lever pour retourner le disque, dans la longueur d’un face A qu’on ne peut pas sauter, qui change le rapport aux mots.

Sur platine, la production de Butch Vig révèle aussi des textures que le MP3 aplatit. Les guitares de « Today » ont une profondeur dans les médiums, une légère saturation analogique sur les attaques, qui rend le contraste douceur/violence encore plus physique. Ce n’est pas de la nostalgie — c’est de la physique acoustique.

Sur platine, Siamese Dream devient un disque différent

Le pressage original américain sur Virgin Records (1993) reste une référence. Le mastering de Bob Ludwig est généreux en dynamique — à une époque où la loudness war n’avait pas encore tout écrasé. Les basses sont rondes sans être boueuses, les cymbales de Chamberlin ont de l’air autour d’elles. Si vous trouvez un exemplaire en bon état, c’est une expérience sonore à part entière.

Les rééditions existent, notamment celles supervisées par le label Legacy/Virgin pour les anniversaires du disque. Elles sont correctes, mais le mastering a tendance à être plus compressé. Rien d’infâme, mais la dynamique du pressage original est difficile à retrouver.

Ce qui est intéressant avec Siamese Dream en vinyle, c’est que la coupure entre les deux faces tombe à un endroit précis du tracklisting qui crée une respiration naturelle. La face A se referme sur « Spaceboy », plus posée, presque fragile. La face B s’ouvre sur « Silverfuck », qui est l’opposé absolu. Ce séquençage, évident sur vinyle, disparaît complètement en écoute numérique en mode aléatoire.

Ce que les Smashing Pumpkins ont laissé dans la musique des trente ans qui suivent

On parle beaucoup de Nirvana quand on évoque l’alternative rock des années 90. Moins des Pumpkins, qui ont pourtant influencé une génération entière de groupes qui assument la grandeur — les grandes constructions, les solos qui durent, les orchestrations rock sans complexe. Des groupes comme Muse, Placebo ou même certains aspects de Radiohead post-The Bends portent cette empreinte.

Mais l’héritage le plus discret est peut-être celui-ci : Corgan a montré qu’on pouvait écrire des chansons sur des états mentaux extrêmes et les habiller de façon à ce qu’elles semblent accessibles. « Today » en est l’exemple parfait. Cette tension entre la surface et le fond, entre ce qu’on entend et ce qui est dit — c’est devenu une technique narrative que beaucoup d’artistes utilisent depuis, souvent sans le savoir.

Trente ans après, la chanson n’a pas vieilli. Pas parce qu’elle est intemporelle dans le sens vague du terme, mais parce que ce qu’elle dit — la beauté d’un moment qu’on croit dernier — reste une expérience humaine que le temps ne périme pas.

Si vous n’avez pas encore Siamese Dream dans votre collection, c’est le moment de chercher un beau pressage. CDandLP propose régulièrement des exemplaires en différents états et à des prix variés — original américain, rééditions européennes, il y en a pour tous les budgets. Prenez le temps de lire la description du vendeur, et si possible, choisissez un pressage d’époque. Vous comprendrez pourquoi quand l’aiguille touchera le sillon.

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