En 1988, Renaud n’avait plus rien à prouver. Après des années de succès populaires, de scandales médiatiques, de tournées monstres, il aurait pu enregistrer les yeux fermés et laisser le commercial prendre les rênes. Au lieu de ça, il a sorti Putain de camion, un disque brut, sans compromis, où le rocker français levait l’oriflamme de son insolence. Trente-six ans plus tard, ce huitième album studio demeure une zone franche : pas de ballades commerciales, pas de clin d’œil au système radio. Juste du rock de ouvrier qui crie ses vérités.
Difficile de parler de Putain de camion en vinyle sans d’abord comprendre d’où venait cette rage contenus. C’est précisément ce qui rend ce disque si vivant à redécouvrir aujourd’hui, sur le format qui lui convient le mieux.
1988 : Renaud en rebelle confirmé
Au milieu des années 80, la musique française vivait une dichotomie étrange. D’un côté, la variété télévisée lissée, les synthés de la nouvelle vague française. De l’autre, le rock s’enracinait dans les caves parisiennes, grondait dans les banlieues. Renaud, lui, naviguait entre les deux mondes mais refusait de pactiser vraiment avec l’un ou l’autre.
Sa décennie avait été folle : des tubes à la radio (« Mistral gagnant »), des tournées qui emplissaient les salles de concerts, mais aussi des scandales, des incartades médiatiques qui le plasticaient régulièrement en une des journaux. À 38 ans, il avait le visage tanné d’un homme qui avait trop vécu, trop chanté, trop gueulé. Virgin Records et Ceci-Cela lui faisaient confiance, mais savaient aussi que Renaud n’était pas un objet marketing docile. Putain de camion allait confirmer cette réputation.
Un disque enregistré en refus
Ce qui frappait dans la genèse de cet album, c’était son ton délibérément anti-lisse. Renaud revenait à ses racines : le rock poilu, sans vernis de production excessive. On sentait presque le tabac des répétitions, la sueur des gamins de la banlieue qui jouaient pour crever de faim plutôt que pour une apparition TV.
Les arrangements restaient à poil, la voix rarement filtrée, les guitares souvent saturées. C’était un parti pris artistique claire : montrer que le rock français n’avait pas besoin de s’angéliser pour exister. Renaud écrivait comme il parlait, avec cette verdeur populaire qui déroutait autant qu’elle séduisait ses fans de longue date.
Les morceaux qui cognent encore aujourd’hui
Le titre qui donnait son nom à l’album, « Putain de camion », en disait tout. C’était une dénonciation crue de la routine, du quotidien qui écrase. La mélodie restait accrochante — Renaud n’avait jamais perdu cette capacité à faire entrer une chanson de rock populaire dans vos veines — mais sans céder sur le contenu politique.
D’autres pistes affirmaient cette même détermination : des textes qui parlaient d’argent, de précarité, d’amour sans romance, de révolte sans dogmatisme. Aucun moment kitsch, aucune tentative de séduction mièvre. À l’époque, c’était radical de refuser la pépite ballade acoustique qui aurait pu faire générique de film.
Trente-six ans après, ces morceaux sonnent comme une bouteille à la mer lancée par quelqu’un qui refusait de vieillir gentiment.
L’onde de choc discrète de Putain de camion
Paradoxalement, cet album n’a pas révolutionné la scène rock française de l’intérieur. Mais il a creusé un sillon. D’autres artistes — des plus jeunes surtout — ont vu qu’on pouvait refuser le compromis commercial tout en restant entendu. Que la volkstümlich française n’était pas obligée de s’exiler en Provence pour trouver une légitimité.
Les reprises ont été rares, les samples inexistants (le hip-hop français était encore en pleine adolescence). En revanche, Putain de camion s’est installé solidement dans le répertoire d’un Renaud qui ne cessait jamais de jouer ce disque en concert. C’était un hymne interne, un code entre lui et son public.
Où trouver le disque aujourd’hui
Pressage original (1988) — Virgin/Ceci-Cela
Les copies en bon état deviennent rares. Un exemplaire en VG+ (pochette usée mais vinyle irréprochable) tourne autour de 30 à 50 €. Le pressage français original reste de qualité audio correcte, sans être un Van Gelder. Les jaquettes originales, quand elles ne sont pas déchirées, racontent deux générations d’écoute garage ou hippie.
Pour l’acheter neuf chez la Fnac, il faudra parfois passer par une réédition ou un pressage récent — selon les stocks.
Format occasion
CDandLP propose régulièrement des copies de Putain de camion en vinyle, avec une bonne transparence sur l’état des disques. Consultez leur catalogue occasion pour des prix plus serrés, souvent entre 20 et 40 € selon l’usure.
Aucune édition anniversaire colorée ou deluxe n’a été annoncée. Virgin et Ceci-Cela ont rarement mené des campagnes de réédition pour ce catalogue.
Un disque qui refuse la nostalgie
Putain de camion n’invite pas à regarder le passé avec tendresse, mais à envisager le présent avec colère lucide — ce qui, depuis 1988, reste désespérément intemporel.


