La première fois que j’ai posé l’aiguille sur la cassette ROIR de Bad Brains — oui, à l’époque elle ne sortait qu’en cassette — j’ai cru que ma platine déconnait. Ça allait trop vite, trop fort, trop précis pour être humain. C’était l’été 1983, un ami revenait de New York. Ce que j’entendais, c’était Bad Brains et leur punk hardcore, joué par quatre musiciens afro-américains qui venaient du jazz fusion. Personne ne faisait ça. Personne ne le fera plus jamais avec cette intensité.
Biographie en bref
Tout commence à Washington D.C. au milieu des années 1970. Quatre jeunes musiciens noirs — H.R. au chant, son frère Earl Hudson à la batterie, Dr. Know à la guitare, Darryl Jenifer à la basse — montent un groupe de jazz fusion baptisé Mind Power. Ils jouent du Mahavishnu Orchestra, du Chick Corea. Des techniciens, déjà.
Puis ils découvrent les Sex Pistols et les Ramones. Le choc. Ils troquent les chorus interminables pour la fureur du punk, mais gardent leur niveau d’instrumentistes. Le nom change : Bad Brains, d’après un morceau des Ramones. On est en 1977.
Leur réputation enfle vite dans la scène D.C. Tellement vite qu’ils se font bannir de la plupart des clubs de la ville — d’où le morceau « Banned in D.C. ». Ils filent à New York, écument le CBGB, et inventent au passage une vitesse d’exécution qui va définir le hardcore américain.
En parallèle, ils se convertissent au rastafarisme. Le reggae entre dans leur musique, par bouffées, comme une respiration entre deux explosions. Cette dualité deviendra leur signature.
Son apport musical
Bad Brains a fait deux choses qu’on n’avait jamais vues réunies. D’abord, ils ont accéléré le punk jusqu’à un point de rupture technique. Là où les autres bricolaient trois accords, eux maîtrisaient leurs instruments au millimètre. Dr. Know joue des riffs qu’un guitariste de jazz pourrait analyser pendant des heures.
Ensuite, ils ont brisé une frontière. Un groupe de hardcore composé de quatre Noirs, dans une scène punk américaine très blanche, dans une Amérique encore lourde de ségrégation. Leur histoire est aussi celle de la musique noire qui s’empare d’un genre dont on l’avait exclue, et le redéfinit.
Leur influence est partout : Beastie Boys, Living Colour, Rage Against the Machine, jusqu’à Bad Religion. Quand on parle du punk hardcore des années 1980, on parle d’eux, qu’on le sache ou non.
Sa discographie essentielle en vinyle
Bad Brains (1982)
Le fameux « album jaune », sorti d’abord en cassette puis pressé en vinyle. Quinze morceaux qui défilent comme une rafale, entrecoupés de plages reggae. Une intensité brute, captée presque à vif. Si vous ne deviez en garder qu’un, c’est celui-là.
Prix indicatif en vinyle : 25 à 40 € pour une réédition correcte.
Rock for Light (1983)
Produit par Ric Ocasek des Cars. Reprise de plusieurs titres du premier disque, mais avec une production qui aère un peu le chaos. La version la plus accessible pour une première oreille.
Prix indicatif : 22 à 35 € en réédition.
I Against I (1986)
Le virage. Le groupe ralentit, élargit son spectre, lorgne vers le metal et le funk. H.R. a enregistré une partie de ses voix par téléphone depuis sa cellule. Le son est plus épais, plus mûr. Un disque charnière, à connaître absolument.
Prix indicatif : 25 à 45 € selon le pressage.
Les perles rares pour collectionneurs
Le saint Graal, c’est le single « Pay to Cum » sorti en 1980 sur leur propre label Bad Brain Records. Pressage original, tirage minuscule. Quand il apparaît, comptez plusieurs centaines d’euros, parfois bien davantage en état correct. C’est le document fondateur du hardcore américain, rien de moins.
La cassette ROIR originale de 1982 a aussi sa cote chez les puristes. Et certaines premières éditions vinyle de Rock for Light sur PVC affichent des pochettes et masterings qui diffèrent des rééditions. Pour ça, fouillez les bacs d’occasion : on tombe encore sur de jolies surprises à prix raisonnable.
Un conseil d’écoute : ces disques ont été pressés vite, parfois mal. Vérifiez l’état de surface avant d’acheter. Un pressage bruyant gâche la dynamique furieuse de ce groupe, et c’est précisément ce qui fait son intérêt.
Par où commencer ?
Pour découvrir le groupe sans se faire emporter par le mur de bruit, commencez par Rock for Light. La production d’Ocasek rend l’écoute plus digeste. Vous y entendrez tout : la vitesse, la précision, les respirations reggae.
Une fois apprivoisé, attaquez le premier album jaune. C’est lui le cœur du réacteur. Plus tard, quand vous voudrez comprendre comment ils ont muté, I Against I vous attendra.
Réglez votre niveau un cran plus bas que d’habitude avant de lancer la première face. Ça part vite, et fort.
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