J’ai découvert Ultra en 1990 sur une cassette K7 empuntée à un ami, lue et relue jusqu’à la saturation des bandes magnétiques. C’était après le chaos de la tournée 101 à Pasadena, après l’overdose d’Alan Wilder, après des années où Depeche Mode semblait suspendu entre le mythe et l’extinction. Et puis voilà que Martin Gore, seul maître à bord, livre un album qui respire, qui pulse, qui refuse de pleurer sur le passé. Ultra n’est pas une nostalgie. C’est une résurrection qui prend la forme d’une danse.
Sorti en mars 1990 sur le label Mute, Ultra a vendu plus de 5 millions d’exemplaires mondiaux et atteint le n°1 des charts britanniques. Mais les chiffres ne racontent qu’une moitié de l’histoire : ce disque a marqué un tournant stylistique majeur pour le groupe. Après l’introspection gothique d’Violator, après l’expérimentation glaciale d’Songs of Faith and Devotion, Ultra incarne un retour aux sources électroniques, un électro-pop épuré et obsédant qui rappelle pourquoi on est tombé amoureux de Depeche Mode en premier lieu.
L’album qui a sauvé le groupe de lui-même
En 1989, Depeche Mode était à la croisée des chemins. Alan Wilder venait de quitter le groupe. Dave Gahan, le chanteur, avait frôlé la mort. Martin Gore, le compositeur, semblait vidé. Le groupe avait traversé une tournée mondiale qui avait épuisé tout le monde. Les rumeurs allaient bon train : scission, dépression collective, fin annoncée.
C’est dans ce contexte pourri que Gore s’enferme et écrit Ultra. Pas un album de crise, mais un album de clarté. Les synthés reviennent au premier plan. Les arrangements se font minimalistes. Fini le vernis produit par Flood sur Violator ; ici, c’est Depeche Mode qui reprend le contrôle, accompagné uniquement par Daryl Bamonte à la production. Le groupe cherche à redevenir une machine électronique pure, presque austère dans sa beauté. C’est une stratégie de survie déguisée en choix artistique.
La genèse : Gore seul aux manettes, Bamonte à l’écoute
Les séances d’enregistrement se déroulent au Sarm West Studios à Londres et au Masterkey à Nice. Gore travaille avec Daryl Bamonte, un producteur chevronné mais discret, habitué à faire parler la machine plutôt que l’ego. C’est exactement ce qu’il fallait : un producteur qui comprenne que le électro synthétique de Depeche Mode fonctionne par soustraction, pas par accumulation.
Gore compose tout, ou presque. Dave Gahan sort à peine de réadaptation et ne participe pas vraiment à la création. Andy Fletcher supervise, manage, laisse faire. C’est l’un des rares albums Depeche Mode où un seul cerveau a dirigé la barque, et ça se sent.
Les anecdotes circulent : les synthés enregistrés à la main, presque comme des instruments acoustiques. Les voix sèches, sans les réverbérations chatoyantes qui caractérisaient Violator. Gore qui exige des arrangements épurés, minimalistes, proches du minimalisme. Et Bamonte qui acquiesce, qui comprend que moins c’est plus.
Face A : l’électro qui pulse
Barrel of a Gun — Le premier titre claque sec, comme une baffe électronique. C’est un synthé épuré, des percussions numériques qui sonnent comme du métal, et la voix de Gahan qui monte : « I’m taking all the souls / And I’m leaving all the dead ». Atmosphère tendue, presque menaçante. Ce n’est pas du Depeche Mode dansant ; c’est du Depeche Mode qui serre les poings.
Usefulness — Un titre méconnu qui montre Gore à son meilleur : une exploration du vide existentiel sur un synthé hypnotique. « What’s the use of anything / When all you love will die ? » Les paroles sont sombres, mais la musique est presque pop, presque accrocheuse. C’est le miracle d’Ultra : faire rimer ténèbres et mélancolie avec une groove électronique pulsante.
The World in My Eyes — Le single, évidemment. Mais pas un single qui plaît à tous les bâtards. C’est un électro-pop urbain, frustrant, presque sans refrain traditionnel. Gore chante sur une mélodie synthétique glacée. Zut, c’est devenu culte, et c’est un acte de courage pur : proposer ça comme single en 1990, alors que tout le monde attendait quelque chose d’Personal Jesus.
In Your Room — Sombre, obsédant, avec des accords mineurs qui traînent comme un aveu. C’est du Depeche Mode à la fois ténébreux et séduisant. La version album reste ma préférée, malgré les nombreuses remixes qui ont suivi.
Face B : la mélancolie synthétique
Policy of Truth — Peut-être mon titre préféré de tout l’album. Un groove de synthé basse lancinant, une mélodie aérienne, et Gore qui chante comme s’il confessait un crime : « There’s a fine line between love and hate ». C’est hypnotique. C’est du Depeche Mode qui danse sur les ruines de son propre cynisme.
Background — Court, presque un interlude, mais chargé d’une mélancolie diffuse. Les synthés sonnent comme des cordes mouches, et c’est ainsi que Gore explore la dépression : pas par des cris, mais par des murmures électroniques.
Rema-Rema — Un titre à part, presque une remise à zéro sonore. Minimaliste, étrange, pas vraiment une chanson. Mais ça fonctionne comme une respiration, une pause avant la tempête finale.
Rush — L’album se termine sur une note d’urgence maîtrisée. Les synthés s’accélèrent, la voix de Gahan gagne en intensité, et Gore semble vouloir dire quelque chose d’important : « Don’t you know what we can do / If we put our two minds to it ? » C’est un appel à l’union, une main tendue après des années de chaos.
L’influence d’Ultra sur la décennie suivante
Ultra a prouvé qu’on pouvait survivre en tant qu’icône du synthétique sans verser dans la réédition de gloire passée. Les albums électro-pop qui ont suivi dans les années 1990 — pensez à Massive Attack, à Chemical Brothers, même à certains détours de Radiohead — ont porté les cicatrices d’Ultra.
Le cover art de la pochette, austère, minimaliste (juste le nom du groupe en blanc sur noir), est devenu une référence. Gore avait compris que moins c’est plus, même sur la jaquette.
Le vinyle aujourd’hui : où trouver Ultra
Les pressages originaux de 1990 circulent encore en bon état, avec les pochettes gatefold caractéristiques. Les éditions britanniques en 33T restent les plus recherchées, notamment les premières pressures Mute Records. Compter entre 15 et 40 euros pour une copie VG+, selon l’usure du cover.
Les rééditions modernes (années 2000-2010) sont plus facilement accessibles et soniquement solides. Elles manquent un peu de la chaleur du pressage original, mais elles restent excellentes.
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Pourquoi Ultra mérite sa place au mur
Si vous aimez l’électro-pop des années 1980 mais que vous trouvez Violator trop lisse, ou si vous trouvez les débuts du groupe trop synthétiques à l’oreille moderne, Ultra c’est l’équilibre. C’est un album de transition qui ne ressemble à aucun autre album du groupe, précisément parce qu’il refuse de ressembler à quoi que ce soit d’autre.
À qui s’adresse-t-il ? À ceux qui veulent comprendre comment une légende reste vivante sans devenir un musée. À ceux qui aiment Depeche Mode mais qui trouvent les albums solos de Gore trop introspectifs. Aux électronistes pur jus qui ont grandi sur Speak and Spell mais qui n’arrivent plus à écouter ces synthés trop brillants des débuts.
Ultra c’est l’album qu’on écoute seul dans l’obscurité. Pas en discothèque. Pas en voiture avec les potes. Seul, avec les casques, et la certitude qu’on a devant soi une machine à rêves électroniques qui sait exactement ce qu’elle fait.



