J’ai découvert Demon Days par hasard chez un ami collecteur, un samedi d’octobre 2005. Il m’a mis le vinyle entre les mains en disant juste : « Écoute, c’est pas pareil sur disque. » Il avait raison. Trois minutes et demie dans « Feel Good Inc. » — cette basse qui pulse, ces voix qui s’entrelacent — et j’ai compris qu’on tenait quelque chose d’étrange. Un album de Gorillaz, c’est déjà improbable : une bande dessinée musicale, quatre personnages virtuels qui incarnent l’esprit urbain des années 2000. Mais Demon Days, c’est Gorillaz qui apprend à danser avec ses démons. Sorti en mai 2005, l’album s’écoule à plus de 680 000 exemplaires rien qu’en première année, grimpe aux sommets des charts mondiaux, et devient rapidement le disque qui fait basculer le groupe de l’underground alternatif au statut de phénomène pop mainstream. Sur vinyle, Gorillaz – Demon Days reste une expérience sonore unique.
L’après-triomphe : d’où venait Gorillaz en 2005
Le premier album Gorillaz, sorti en 2001, avait surpris. Damon Albarn (Blur) réuni avec le producteur Dan « The Automator » Nakamura, le batteur Tom-Tom Club Tony Thompson et le bassiste Del tha Funkee Homosapien — c’était une coalition improbable. Le résultat ? Un disque chamboule, débordant d’humour anglais et de beats hip-hop mâtinés de rock alternatif. Mais sans vrai succès commercial. Gorillaz restait un objet de culte, une blague intelligente dans un monde pop qui n’avait plus beaucoup d’appétit pour ce genre de provocation musicale.
Entre 2001 et 2005, la pop s’était transformée. La musique électronique n’était plus l’apanage des clubs underground ; elle colonisait les radios. Gwen Stefani explosait les charts avec « Hollaback Girl », The Black Eyed Peas faisaient danser les stades. Damon Albarn et ses acolytes ont senti l’opportunité. Pas pour se vendre, mais pour dire quelque chose. Demon Days, c’était : « Et si on prenait cette énergie de danse de masse et on en faisait le miroir des anxiétés du moment ? »
Construire un monstre joyeux : la genèse en studio
Dan the Automator revient à la production, mais cette fois l’équipe s’élargit. Damon Albarn cisèle ses mélodies. Del tha Funkee Homosapien apporte la saveur hip-hop. Et puis il y a les features : MF DOOM, Chris Cornell de Soundgarden, Ike Turner en personne, Neneh Cherry. C’est fou. L’album a été enregistré dans différents studios londoniens et américains, et on sent dans chaque chanson une intention précise — pas une chanson qui traîne, pas une fausse note.
Ce qui frappe, c’est la cohésion. Damon a expliqué plus tard qu’il voulait un album qui « célèbre la joie et la danse tout en parlant de choses sombres ». Le paradoxe musical devenu philosophie. Le disque s’inscrit dans les meilleurs débats de 2005 : la guerre en Irak, la gentrification urbaine, la solitude au milieu de la foule. Mais écouté sur un dancefloor, c’est juste irrésistible. C’est ça, le génie de Demon Days.
Face A : quand la danse devient prophétie
« Dirty Harry » — L’ouverture. Une guitare électrique tremolo, puis cette basse en crescendo. C’est martial et séducteur. Del tha Funkee Homosapien balance son flow avec une nonchalance qui rappelle Wu-Tang Clan. Thematiquement, on parle de vigilance, de méfiance — le flic intérieur qui nous scrute. Musicalement, c’est un coup de génie : une song de hip-hop mainstream qui refuse de se simplifier.
« Feel Good Inc. » — Le hit. Cette chanson, vous l’avez entendue partout en 2005. La basse répétitive, obsédante. La voix de De La Soul flottante sur le refrain. C’est un hymne à la culpabilité joyeuse — on sait qu’on devrait pas être heureux, mais on l’est quand même. Sur vinyle, la prise de la basse est encore plus épaisse, presque menaçante sous le sucre pop.
« Kids with Guns » — Nursery rhyme dystopique. Damon chante avec la voix d’un enfant perdu. Les paroles — « They said that parents were to blame / For giving us these crazy names » — sont acidement ironiques. Musicalement, c’est minimal, glaçant. La production baigne dans une mélancolie étrange.
« Windmill » — Un interlude menaçant. Pas vraiment une chanson, plutôt une hallucination sonore. Chris Cornell en featurette spectrale. Le vinyle restitue chaque texture de cet morceau surréaliste.
« Tomorrow Comes Today » — Reprise du titre du premier album, transfiguré. Plus sombre, plus dépressif — le titre parle de lui-même. Synths glauques. Voix de Damon étouffée par l’effet. C’est le moment où la joie du début commence à se fissurer.
Face B : la descente aux enfers musicale
« Plastic Beach » — Ambiance côtière-dystopique. Ike Turner en voix sur-dub — oui, Ike Turner lui-même, légende du rock and roll. C’est un moment étrange et merveilleux. La chanson flotte, désabusée, avec des synthés qui font penser à la vague synthpop des années 80 revisitée.
« Dare » — Et là, MF DOOM. Le producteur/rappeur masqué de Doom et Special Herbs & Spices balance un couplet hypnotique sur une beat cristalline. « A world of pure imagination » devient une incantation sombre. C’est le morceau où on comprend que Gorillaz a vraiment entendu les meilleures influences du hip-hop underground.
« El Mañana » — Ballade douce-amère avec l’Automator au synthé. Presque une berceuse. C’est le moment calme avant la tempête finale. Sur vinyle, on entend chaque respiration de Damon.
« Every Planet We Reach Is Dead » — Science-fiction apocalyptique. Les cordes en arrière-plan, cette sensation d’étendue glaciale. Del tha Funkee Homosapien rappelle avec une urgence croissante. L’album commence à sombrer vraiment.
« November Has Come » — MF DOOM revient. C’est hypnotique, presque trop court. Une mini-symphonie souterraine. Le production murmure menace et séduction en même temps.
« All Alone » — Isolement urbain total. Voix de Damon traitée, presque robotique. Synthés errants. C’est désolant de beauté.
« White Light » — Finale apaisée. Pas joyeuse, mais légère, comme une acceptation. On a traversé quelque chose. Le vinyle fond à blanc.
Un album qui a redéfini les possibles pop
Demon Days n’a pas créé de courants — il a plutôt signalé qu’il était possible de faire de la musique complexe et dansante en même temps. De mélanger hip-hop, électronique, rock et expérience sonore sans hiérarchie. Des artistes comme Tyler, the Creator ou Flying Lotus ont regardé comment Gorillaz conjuguait l’accessible et l’expérimental. Le disque a aussi légitimisé l’album concept pop, quitte à l’aborder de façon non-linéaire.
La pochette — ces démons colorés dessinés par Jamie Hewlett — est devenue iconique. Elle a influencé une génération de graphisme album. Et la musique elle-même a survécu aux memes, aux reprises, aux films d’animation : elle reste puissante.
Chercher le vinyle : les pressages et les prix
Le vinyle original UK de 2005 — celui que je tiens chaque fois que j’en croise un — offre une qualité de pressage impeccable. Les graves roulent, les aigus respirent. La pochette gatefold est époustouflante en grand format.
Le prix du marché d’occasion fluctue entre 25 et 80 euros selon l’état. Les copies de première édition bien conservées se retrouvent vers 50-60 euros. Les rééditions récentes (il y en a eu plusieurs) avoisinent 20-25 euros neuf. Elles sont honnêtes, mais l’original reste supérieur en warm analogique.
Acheter neuf ou réédition — Fnac propose régulièrement des rééditions de qualité. Prix autour de 22-26 euros.
Acheter en occasion — CDandLP est votre ami pour dénicher les pressages originaux. Les vendeurs signalent clairement l’état des copies. Comptez 40-60 euros pour du bon état.
Pourquoi l’avoir absolument dans sa collection
Si vous aimez la musique qui ne se laisse pas enfermer dans une case, si vous croyez que la pop peut être intelligente sans être pédante, si vous écoutez autant The Cure que Kendrick Lamar, alors Demon Days est votre album. C’est un document sonore de 2005 qui semble sortir de nulle part et de partout. Sur vinyle, c’est l’expérience idéale : une durée qui remplit deux faces, une dynamique qui demande qu’on écoute sans distraction.
C’est aussi un album de pure beauté musicale. À chaque écoute — même la centième — on attrape des détails qu’on avait ratés. Une voix en arrière-plan, une modulation de synthé. Le vinyle révèle ces couches mieux que n’importe quel format.



