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Tame Impala : trois disques pour comprendre ce qu’un homme fait quand il parle à lui-même

Thomas Wagner
la rédaction

Il y a quelques années, je suis tombé sur une interview de Kevin Parker où il expliquait avoir enregistré la quasi-totalité d’Innerspeaker dans une vieille maison au bord de l’océan Indien, seul, avec des micros bricolés et une obsession pour les Beatles de la période psychédélique. Je ne sais pas pourquoi, mais cette image m’a hanté. Un mec seul face à l’eau, qui joue de tous les instruments, qui chante pour lui-même. C’est exactement ce qu’on entend dans la musique de Tame Impala : une solitude qui sonne comme une fête.

Parker est australien, de Perth — une ville si isolée géographiquement qu’on dit parfois que c’est la métropole la plus éloignée du monde. Ça s’entend. Tame Impala n’appartient à aucune scène, ne répond à aucun mouvement. C’est de la musique faite dans une chambre, projetée dans des stades, et qui reste étrangement personnelle sur un vinyle.

Innerspeaker : pourquoi commencer par le début de Tame Impala et pas par la fin

La tentation, quand on découvre Tame Impala en 2024, c’est de commencer par The Slow Rush parce que c’est le plus récent, le plus propre, le plus accessible. Mauvaise idée. Innerspeaker (2010) est le disque qu’il faut mettre sur la platine en premier, parce qu’il dit immédiatement ce que Parker est vraiment : un obsessionnel du son, pas un compositeur de tubes.

Dès les premières secondes de It Is Not Meant to Be, la guitare est saturée, compressée, noyée dans une reverb qui semble venir d’une autre époque. On pense à Hendrix, à Syd Barrett, à Cream. Mais ça ne sonne jamais comme du revival. Parker ne fait pas de la nostalgie, il fait de l’archéologie sonore — il creuse dans les années 60-70 pour en extraire quelque chose qui lui appartient.

Sur vinyle, cet album est une autre expérience. Le pressage original australien (Modular Records, 2010) a une chaleur que les éditions européennes n’ont pas tout à fait reproduite. Si vous en trouvez un exemplaire en bon état dans les bacs, ne réfléchissez pas. Les rééditions existent, elles sont correctes, mais elles n’ont pas ce grain particulier dans les médiums.

Lonerism : le disque de Tame Impala que les gens ont sous-estimé en croyant l’adorer

Lonerism (2012) est souvent cité comme le chef-d’œuvre de Tame Impala. Et c’est vrai que c’est un disque parfait, mais je pense qu’on l’écoute mal. La plupart des gens retiennent Elephant — ce riff de basse lourd, ce groove presque glam — et passent à côté de ce qui fait la force réelle du disque : sa mélancolie froide, son sentiment d’être à côté des autres sans vraiment le choisir.

Why Won’t They Talk to Me?, Feels Like We Only Go Backwards, Sun’s Coming Up — ce sont des chansons sur l’isolement volontaire qui finit par faire mal. Parker a 26 ans quand il enregistre ça, et ça s’entend. Il y a une sincérité maladroite dans les textes que ses albums suivants n’auront plus tout à fait.

Le double vinyle de Lonerism est le format idéal. Les basses y sont profondes sans être boueuses, et la séparation stéréo — Parker adore les effets panoramiques — prend une dimension physique que le casque ne peut pas reproduire. C’est le genre de disque qui vous fait déplacer votre fauteuil pour vous asseoir exactement entre les deux enceintes.

Ce que le streaming fait perdre à Tame Impala — et ce que le vinyle rend

Kevin Parker est un fanatique du son. Pas au sens audiophile snob du terme, mais au sens où chaque détail de production est pensé, voulu, placé. Il passe des semaines sur la texture d’une caisse claire. Il compresse les voix jusqu’à ce qu’elles sonnent comme des instruments. Il construit des espaces sonores qui ont une géographie précise.

Tout ça, le streaming le compresse en 320 kbps et l’envoie dans des AirPods. Ce n’est pas un jugement moral, c’est juste un constat : la musique de Tame Impala est faite pour être entendue avec de la dynamique, avec du souffle, avec les micro-détails qui vivent dans les silences entre les notes. Le vinyle restitue ça. Pas parce que le vinyle est magique, mais parce que Parker travaille dans une plage de fréquences que le format physique gère mieux.

Mettez Eventually de Currents sur une bonne platine avec un ampli correct. Les synthés qui s’étirent dans les aigus, la basse qui pulse en dessous, la voix de Parker qui semble venir de très loin — c’est une expérience différente. Pas supérieure, différente. Plus complète.

Les pressages de Tame Impala qui valent vraiment le coup aujourd’hui

Le marché secondaire pour Tame Impala est actif mais pas délirant. Les originaux australiens d’Innerspeaker et de Lonerism tournent entre 40 et 80 euros selon l’état — c’est raisonnable pour des disques de cette qualité. Les éditions colorées de Currents (2015) sont recherchées, notamment le pressage transparent qui avait été distribué en quantité limitée lors de la sortie.

The Slow Rush (2020) est plus facile à trouver en bon état, les pressages récents étant nombreux. C’est un disque plus lisse, plus pop, qui divise les fans de la première heure — mais qui sonne très bien sur platine, justement parce que Parker a poussé la production vers quelque chose de plus ouvert, moins saturé.

Pour les éditions spéciales et les pressages alternatifs, le catalogue Tame Impala sur CDandLP recense régulièrement ce qui circule sur le marché — c’est un bon point de départ avant de partir fouiller les bacs.

Parker a annoncé travailler sur un nouvel album depuis quelques années. Quand il sortira, il y aura probablement des pressages dans tous les sens, des éditions exclusives, du bruit. Mais le vrai plaisir, comme souvent, sera de revenir à Innerspeaker — ce disque enregistré seul face à l’océan — et de se demander comment quelqu’un peut sonner aussi grand en étant aussi seul.

· fin ·

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